Notre santé passe aussi par l’assiette

Et si, avant de chercher le prochain « superaliment » à la mode, on regardait simplement ce qui se trouve déjà dans nos marchés ?
Matcha. Graines de chia. Lait d’amande. Baies de goji.
À force de scroller Instagram, on finirait presque par croire que pour bien manger, il faut forcément que notre assiette ait traversé trois continents avant d’arriver chez nous.
Pendant ce temps-là, le moringa pousse à côté.
Le ndolé est dans nos marchés.
Nos grand-mères cuisinent depuis toujours avec des feuilles, des graines, des épices et des aliments bruts que nous avons parfois commencé à regarder comme… un peu trop ordinaires.
Et si nous étions simplement allés chercher très loin ce que nous avions déjà sous les yeux ?
C’est la question que nous avons posée à Madame Josie-K, biochimiste, experte en nutrition tropicale, certifiée IIN et fondatrice de Nutrition TV, à l’occasion de notre numéro consacré à la santé des femmes et à Octobre Rose.
Biochimiste et experte en nutrition tropicale depuis 2010, Madame Josie-K est l’auteure de 19 ouvrages, dont La Bible des Condiments, Sauces et Épices Africaines (537 pages, plus de 700 références scientifiques), et la créatrice des concepts d’épicament et d’épicaliment.
Biochimiste, experte en nutrition tropicale : son approche
Bantu Talks : Bonjour Josie-K, merci de nous accorder cet entretien. Pour commencer, pourriez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a amenée à fonder Nutrition TV ?
Josie-K : Bonjour. Mon parcours est né d'une conviction profonde : la nutrition est une clé essentielle pour une santé optimale et la prévention des maladies. J'ai constaté au fil de mes consultations que beaucoup de gens manquaient d'informations fiables sur ce qu'ils mangent. C'est pourquoi j'ai créé Nutrition TV, pour offrir un espace où l'on peut comprendre scientifiquement comment notre alimentation agit sur notre corps, en particulier dans la prévention des maladies chroniques comme le cancer. Mon objectif est de démystifier la nutrition et de la rendre accessible à tous.
La prévention du cancer par l'assiette
Bantu Talks : "La santé passe aussi par l'assiette", dit-on. Qu'est-ce que cela signifie concrètement dans la prévention des cancers, et notamment du cancer du sein ?
Josie-K : Exactement. Lorsque nous parlons de "la santé par l'assiette", nous faisons référence au pouvoir de ce que nous ingérons d'améliorer ou, au contraire, de dégrader notre santé. Dans le contexte de la prévention du cancer, cela signifie que notre alimentation peut nous aider à apporter à notre organisme des molécules qui vont contrer les processus menant à la maladie.
Le cancer, et par extension le cancer du sein, n'est pas une fatalité soudaine, car il dépend de multiples facteurs. Parmi eux figure l'accumulation progressive de "radicaux libres", ces petites molécules agressives qui abîment nos cellules au fil du temps si elles ne sont pas neutralisées. C'est là que l'alimentation devient notre meilleure arme : consommer des aliments sains apporte des vitamines capables d'éliminer ces molécules toxiques, tandis que les mauvaises habitudes favorisent leur apparition. En clair, ce que nous mettons dans notre assiette peut soit nourrir la maladie, soit donner à notre corps la force de la repousser.
Bantu Talks : Pourriez-vous nous donner des exemples concrets de ce qui génère ces radicaux libres dans notre alimentation?
Josie-K : Absolument. Pensez aux fumées d'échappement des véhicules, aux rayons du soleil trop intenses. Dans l'assiette, les huiles de friture qui fument et noircissent, ou encore la croûte noire des grillades (poisson ou viande braisée) sont de bons exemples : elles forment des composés cancérogènes. Ces pratiques, répétées, augmentent le risque.
Bantu Talks : Et à l'inverse, quels sont les aliments qui nous aident à lutter contre cela ?
Josie-K : La bonne nouvelle, c'est que nous avons aussi à notre disposition des aliments dotés de principes actifs scientifiquement documentés pour repousser ces radicaux libres. Par exemple, les feuilles de ndolè (Vernonia amygdalina), une plante que l'on connaît en Afrique, contiennent des molécules qui montrent, en laboratoire, des effets sur des cellules cancéreuses. Il est crucial de consommer la feuille entière, avec son amertume, car c'est là que se trouvent les principes actifs. Les épices africaines comme le 4 côtés, le bai bai, le Kplé sont également étudiés en laboratoire pour leur potentiel préventif.
Les pièges alimentaires et les aliments méconnus
Bantu Talks : Nous consommons souvent des aliments en pensant qu'ils sont bons pour la santé, alors qu'ils pourraient nous rendre plus vulnérables. Quels sont ces pièges ?
Josie-K : C'est un constat majeur. Beaucoup tombent dans le piège des "tendances alimentaires". Prenez le matcha : à la base, c'est du thé vert, donc antioxydant. Mais si on y ajoute beaucoup de sucre, du lait de vache ou des laits végétaux industriels avec des sucres ajoutés, l'intérêt s'amenuise considérablement. Je préférerais que l'on valorise davantage des aliments locaux exceptionnels comme le moringa, qui est une mine de protéines, vitamines et minéraux, et bien plus abordable.
Un autre piège majeur, c'est notre attachement aux aliments raffinés. Le pain blanc, le riz blanc, les pâtes blanches : nous en consommons très souvent. Ces aliments "morts" font monter vite le sucre dans le sang, sollicitent l'insuline et rassasient peu, ce qui favorise la prise de poids, un facteur de risque.
Ensuite, il y a l'excès de consommation d'huiles raffinées comme le tournesol, le soja, le maïs ou le coton. Elles sont très inflammatoires et favorisent non seulement le développement des cellules cancéreuses, mais aussi de l'endométriose et des fibromes.
Enfin, les aliments importés et ultra-transformés : boissons gazeuses, alcools, pâtés, biscuits industriels... Il faut être vigilant aux ingrédients : ce sont souvent des noms chimiques commençant par "E" suivi d'un chiffre, des additifs comme les nitrites (E249, E250) dans la charcuterie, classée cancérogène avérée par l'OMS lorsqu'elle est consommée régulièrement. Si un produit contient trop de ces appellations chimiques peu familières, mieux vaut le laisser sur l'étagère.
Bantu Talks : Vous avez mentionné le soja et le cancer du sein. Pourriez-vous développer le lien entre alimentation et hormones dans ce contexte ?
Josie-K : Bien sûr. Chez les femmes, après la ménopause, la graisse, surtout abdominale, devient une source importante d'œstrogènes, que le sein écoute. Si cette production devient excessive, elle peut favoriser le développement de cellules cancéreuses, notamment du sein et de l'endomètre. Certains aliments, comme le soja, peuvent influencer ce niveau d'œstrogènes. C'est pourquoi les femmes ayant des antécédents familiaux de cancer devraient y prêter une attention particulière. Idéalement, il faut choisir les boissons végétales sans sucre ajouté.
Bantu Talks : Et quelle alternative pouvez-vous proposer face à ces huiles raffinées ?
Josie-K : Il faut revenir aux sources. L'huile de palme brute, par exemple, est excellente. Elle contient des carotènes (vitamine A) et des tocotriénols (vitamine E), deux molécules anti-cancer qui ne se trouvent pas dans l'huile d'olive. On devrait cuisiner plus souvent avec de l'huile de palme non chauffée ou blanchie, en quantités raisonnables pour éviter les soucis cardiovasculaires. D'autres huiles comme l'huile d'avocat, de sésame, ou de safou sont également très intéressantes.
Que faire si on est diagnostiqué ?
Bantu Talks : Si demain, on vous diagnostique un cancer du sein, quelles seraient vos premières actions au niveau de l'alimentation ?
Josie-K : Avant tout, l'alimentation ne remplace jamais le traitement et se discute avec l'équipe médicale, surtout pendant la chimiothérapie. La première chose est de suivre les indications du médecin, sans négocier. La science et la nutrition sont complémentaires. Ensuite, je ferais un grand nettoyage de mes placards : exit les aliments raffinés, les huiles inflammatoires. J'apprendrais à cuisiner avec les bonnes huiles.
Je rajouterais systématiquement une bonne portion de légumes crus à chaque repas. Ils sont gorgés de vitamines et d'antioxydants essentiels pour contrer les cellules cancéreuses. Plus la salade est colorée, plus elle est riche en molécules anti-cancer. Pensez aussi à hacher de l'ail.
Il est crucial de bien laver ces légumes pour réduire les résidus de pesticides : laver sous l'eau, tremper quelques minutes dans de l'eau avec du bicarbonate, puis rincer abondamment.
J'apprendrais aussi à cultiver mes propres légumes si possible, pour maîtriser leur origine.
Enfin, je limiterais les produits contenant des perturbateurs endocriniens, en me servant d'applications pour scanner les produits, comme Yuka.
Bantu Talks : Et pour les repas au quotidien, y a-t-il des habitudes simples à adopter pour limiter l'exposition à ces substances nocives, sans tomber dans la paranoïa ?
Josie-K : Oui, il y a des gestes simples. Évitez d'acheter des aliments chauds emballés dans du plastique, car la chaleur libère des particules nocives. Privilégiez les gamelles maison plutôt que les plats à emporter, qui contiennent souvent des excès et des additifs comme le cube. Essayez de limiter les sorties au restaurant et de cuisiner le plus souvent possible. Il s'agit de faire des choix éclairés et conscients, pas de vivre dans la peur.
Bantu Talks : Pour conclure, quel est le message principal que vous aimeriez transmettre à nos lectrices ?
Josie-K : Que notre assiette est un levier de santé incroyable. En comprenant mieux ce que nous mangeons, en choisissant des aliments bruts, colorés, et en limitant les produits transformés, nous pouvons activement contribuer à notre bien-être et à la prévention de maladies graves comme le cancer. Ce que nos ancêtres savaient, la science le confirme, moi, Josie-K, je le documente et transmets. Prenez soin de vous, une bouchée à la fois !

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